Les correspondances de Leopold [5]

Leopold Mozart par Pietro Antonio Lorenzoni (1721-1782)

« Madame !
On ne doit pas toujours écrire aux hommes, mais aussi se souvenir du beau et pieux sexe. Je ne puis vraiment vous dire si les femmes sont belles à Paris, car elles sont peintes, contre toute nature, comme les poupées  de Berchtesgaden [1], de sorte que même celles qui sont belles à l’origine deviennent insupportables aux yeux d’un honnête Allemand à cause de cette repoussante élégance.

[…] Il n’est pas non plus usuel de rendre hommage au roi ou à quiconque de la famille royale en courbant la tête ou en faisant une révérence, mais on reste droit sans bouger, on a ainsi le loisir de voir passer le roi et sa famille juste devant soi. Vous pouvez de ce fait facilement vous imaginer l’effet et l’étonnement produits sur les Français si imbus de leurs usages de cour, lorsque les filles du roi, dans leurs appartements tout comme au passage public, se sont arrêtées à la vue de mes enfants, s’en sont approchées et non seulement se sont laissé baiser la main, mais les ont embrassés et se sont fait embrasser par eux un nombre incalculable de fois. Madame Dauphine a également fait de même. Mais le plus extraordinaire pour MM. les Français a eu lieu au grand couvert, le soir du Jour de l’An, où l’on a dû non seulement nous faire place jusqu’à la table royale, mais où mon M. Wolfgangus a eu l’honneur de se tenir tout le temps près de la reine avec qui il put converser et s’entretenir, lui baiser souvent la main et prendre la nourriture qu’elle lui donnait de la table et la manger à côté d’elle. La reine parle allemand comme vous et moi. Mais comme le roi n’y entend rien, elle lui traduisit tout ce que disait notre héroïque Wolfgang. Je me tenais près de lui ; de l’autre côté du roi, où étaient assis M. Dauphin et Mademoiselle Adélaïde, se tenaient ma femme et ma fille.

[…] En 16 jours, nous avons dépensé à Versailles environ 12 louis d’or. Peut-être cela vous semble-t-il trop et ne comprenez-vous pas ? — À Versailles, on ne trouve ni carosse de remise ni fiacre, mais uniquement des chaises à porteurs. Chaque course coûte 12 sols. Vous comprendrez donc bien vite que nous ayons dû payer parfois un Laubthaler et plus, puisque nous devons prendre sinon 3, du moins toujours 2 chaises à porteurs, car il a toujours fait mauvais. Si vous y ajoutez 4 nouveaux costumes noirs, vous ne vous étonnerez plus que notre voyage à Versailles nous ait coûté 26 à 27 louis d’or. »

Lettre datée du 1er février 1764 et postée de Paris pour Salzbourg, écrite par Leopold Mozart à Maria Theresia Haguenauer. Édition chez Flammarion par Geneviève Geffray.

[1] Poupées de bois sculptées, spécialité de Berchtesgaden.